Famille d'Horrer FrançaisEnglishПо-русски

Documents

Lettres de Dmitri Venevitinoff (1824–1826)

Le poète Dmitri Vladimirovitch Venevitinoff (1805–1827) a laissé des lettres à sa famille, écrites pour la plupart en français. Huit d'entre elles nomment les d'Horrer de Moscou : M. et Mme d'Horrer, « M. d'Horrer père », « M. d'Horrer fils », Mlle Sophie et « Sophie d'Horrer ». Elles montrent la vie de l'aristocratie d'alors. Les passages sur les d'Horrer sont en gras ; voir aussi le chapitre En Russie.

Les cinq premières lettres sont écrites en 1824 à sa sœur Sophie, restée à Moscou, depuis le domaine familial de Novojivotinnoïé, sur le Don, près de Voronej. Les trois autres datent de novembre 1826, quand il part pour Saint-Pétersbourg, où il vient d'entrer au ministère des Affaires étrangères.

Texte : lettres autographes conservées à l'Institut de littérature russe (Maison Pouchkine) à Saint-Pétersbourg, fonds 415 ; publiées dans D. V. Venevitinov, Stikhotvorenia. Proza, Moscou, Naouka, 1980, lettres n° 2, 3, 4, 6, 8, 23, 24 et 26 (version en ligne). Les accents, perdus dans la copie en ligne, sont rétablis ; les dates entre crochets sont celles de l'édition ; les mots russes sont transcrits entre crochets. Les passages écrits en russe sont traduits et signalés.

1. À sa sœur Sophie, [Novojivotinnoïé, mi-août 1824]

Ma chère Sophie.

Par où commencerais-je ma lettre ? Faut-il vous conduire sur le grand chemin ou bien dois-je vous transporter d'un saut à la campagne ? Ce dernier moyen serait sans contredit plus commode, surtout pour moi, qui ai déjà fait une fois la route ; mais comme cela pourrait ne pas être tout à fait satisfaisant pour une petite curieuse comme vous, je retourne sur mes pas et nous ferons ensemble le voyage. Représentez-vous dans une petite calèche assez étroite (comme je l'ai appris depuis) trois figures que vous connaissez je crois assez pour me dispenser de vous les peindre. Représentez-vous ces trois figures assises de côté comme au dîner de Boileau en faisant une petite volte à droite, et vous aurez une idée très juste de l'équipage et du joli groupe qu'y faisaient les voyageurs. Cependant comme nous n'avions pas oublié à Moscou notre génie inventeur nous imaginâmes bientôt de ne nous mettre qu'à deux dans le fond et de placer le troisième en guet sur le devant de la voiture ; de cette manière nous dormions à tour de rôle et fort commodément. À présent il faut vous dire ce que je faisais quand à mon tour je me plaçais sur le devant de notre petite calèche car je ne sais pas ce qu'y faisaient les autres pendant que je dormais d'un somme profond. J'essayais de lire mais cela m'était impossible, je n'avais avec moi qu'un petit évangile grec dont je ne pus déchiffrer que quelques lignes tant les caractères en étaient menus et le cahotement violent. Je crus donc pouvoir faire des vers, mais le rossignol ne chante qu'à l'ombre des bosquets et pour moi j'étais exposé à toute l'ardeur du soleil ; d'ailleurs les secousses de notre voiture ne ressemblaient en rien à ce doux balancement qu'on éprouve assis sur le dos de Pégase. Je me mis donc à fredonner quelques airs de Genischta et le chœur du Freyschütz. J'en étais au plus beau passage quand tout à coup notre voiturier inspiré probablement par ma voix mélodieuse et par tout ce que je mettais d'expression dans mes chants entonna un air des plus baroques et cela à gorge déployée. La honte de céder me fit hausser la voix ; je luttai contre cet Orphée d'une nouvelle espèce mais malgré tous mes efforts je fus obligé de plier bagage ; car le drôle avait bien plus de gosier que moi. Alors il ne me resta plus rien à faire qu'à compter les verstes. C'est ainsi que se passait la journée. Pour les nuits c'était autre chose. Au clair de la lune qui nous prêta ses rayons pendant tout le chemin, mes pensées étaient plus libres, je pouvais plus facilement me transporter parmi vous, causer avec vous et vous entendre. Je m'oubliais au point de crier « Arrêtez » et quand on s'arrêtait c'est ce que j'étais tout confus d'avoir vu les enfants jouant sur le grand chemin et qu'on allait écraser tandis qu'il n'y avait là ni enfants ni qui que ce soit, mais que je rêvais tout éveillé. Vous pouvez bien vous figurer que dans un voyage de la sorte il n'y a que changement de scène, mais jamais changement d'action. C'était toujours partir et arriver. N'allez cependant pas croire que tout cela se fasse en un moment. Entre arriver et partir il y a un intervalle souvent semé de mauvais pas. Grâce à Dieu ils n'étaient pas fréquents pour cette fois... Mais il est temps de dételer enfin nos coursiers haletants. Arrivons à la campagne. C'est là que tendait tout notre voyage et nous n'y sommes qu'au bout de mon feuillet. Chose toute simple. Pour le voyage je vais bientôt l'oublier moi-même et je ne pourrai rien vous en dire dans la suite. Quant à la campagne, je pourrai vous en parler dans chaque lettre et à mesure que les impressions naîtront. Je vous dirai seulement que j'ai revu le Don avec enthousiasme et je ne m'étonnerai pas si ses ondes deviennent pour moi les ondes de l'Hippocrène. Je ne puis même encore vous en parler, le sentiment est trop vif, il faut le laisser reposer. Adieu donc. Portez-vous bien et embrassez

Votre frère et ami
Dmitri

Bien des choses à M-rs Bayleau, D'Horrer, et Genischta, je suis bien fâché de ne pas l'avoir vu avant notre départ. Saluez bien Софье Патроновне [Sofia Patronovna].

J'écrirais encore mais je vous assure que je n'ai pas le temps. Saluez tout le monde de ma part. Mes respects à M-me D'Horrer. J'écrirai la poste prochaine à M-r Guerke.

2. À sa sœur Sophie, [Novojivotinnoïé, 16–26 août 1824]

Ma chère Sophie.

Votre petite lettre nous est parvenue pendant notre séjour à Voronège où nous avons passé deux jours. Il ne fallait rien moins qu'une lettre de maman et de vous pour nous distraire d'un ennui mortel qui semble avoir choisi cette ville pour sa résidence. Mais chaque chose à son tour. Je recommencerai donc mes petites relations en suivant l'ordre chronologique qui, comme vous le savez, sert à classer dans la mémoire les époques les plus remarquables de chaque histoire. La nôtre, je le sais, n'est pas des plus importantes mais comme elle a bien quelque intérêt pour vous, c'est assez pour que je vous en fasse un récit détaillé. Je crois vous avoir déjà dit que de Toula jusqu'ici nous avons eu un chemin superbe qui était égayé par la vue de plusieurs petites villes toutes très jolies et surtout très joliment situées sur des montagnes. Plus nous approchions du terme de notre voyage et plus le pays était beau. Enfin de nuit à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre qui grondait dans le lointain nous arrivons chez nous ; la sonnette nous dénonce. On nous reconnaît et, par conséquent, les portes s'ouvrent. Tout s'anime ; nous seuls, oppressés par le sommeil et la fatigue, nous avalons un peu de pain noir et de miel, nous nous dérobons à la multitude pour nous mettre entre deux draps. Je ne vous parlerai pas de tout ce que j'ai vu en songe, je ne le saurais même, je vous dirai seulement ce que j'ai vu à mon réveil : — un ciel couvert de nuages, une pluie battante, de loin quelques maisons et d'immenses jardins qui offraient l'aspect du désordre le plus accompli. Le tableau ne répondait guère à l'idée que j'avais conservée de cette campagne et soit que l'illusion ne fasse voir en beau tout ce que nous voyons en perspective, soit que les souvenirs de l'enfance portent toujours l'empreinte de la gaieté et de la joie, mais je n'ai plus retrouvé qu'une ombre du passé. Les jardins sont convertis en des forêts de cerisiers, de pommiers et de poiriers de toute espèce ; en un mot la nature y est toujours belle, elle seule a répondu à mon attente, mais on ne voit presque plus de traces de la main qui la cultive et, pour parler allégoriquement, l'art s'est endormi dans les bras de l'indolence. Un mot maintenant de ce que nous faisons. Nous ne sommes pas oisifs et en nous couchant avec les poules, nous nous levons avec les coqs. Dès le matin nous montons en selle pour suivre le дрожки [drojki, voiture légère] de Дан. Ив. [Danila Ivanovitch] soit dans les champs, soit dans les bois. Le matin nous avons longé le cours du Don pour aller à notre autre campagne. Mais je vous en parlerai la prochaine fois en prose ou en vers. Pour à présent, adieu, je vous embrasse tendrement. Mes respects à M-r D'Horrer, mille choses à tous ceux qui se souviennent de moi et surtout à M-lle Sophie.

3. À sa sœur Sophie, [Novojivotinnoïé, 26 août 1824]

Ma chère Sophie.

Il me semble que vous n'avez jamais été aussi franche qu'aujourd'hui : dans chaque lettre vous vous accusez de curiosité et ce petit aveu, à vous dire vrai, ne m'apprend rien de nouveau, mais ce n'est pas en ce moment que je vous en ferai des reproches, car pour le coup je ne suis pas moins curieux que vous et c'est avec une bien vive impatience que j'attends chaque poste, non pour savoir ce qui se fait à Moscou, mais pour apprendre ce que vous y faites et pour dévorer vos lettres qui sont pour nous comme le salaire des travaux de la semaine. Malgré la promesse que je vous ai faite de vous rendre compte exact de tous nos exploits je suis au bout de mon latin et je ne saurais continuer mon récit, nos occupations ont été si uniformes durant cette semaine et les détails en sont si prosaïques que je vous ennuierais en vous en faisant le dénombrement. Cependant nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous le croyez ; la campagne n'est pas sans attraits pour nous et nous passons quelquefois des moments très agréables soit avec nos voisins et voisines soit à nous seuls, mais tout cela est si interrompu, il y a toujours si peu de liaison entre ce qui précède et ce qui suit, que notre vie actuelle ressemble bien plus à un rêve qu'à la réalité, de façon que si quelqu'un nous demandait ce que nous faisons, nous serions embarassés de la réponse ; voilà, ma chère, comment se passe notre temps, nous ne nous en apercevons même pas, il va ci, il va là, comme le cotillon de ma commère et cependant ce n'est certainement pas un temps perdu. Je n'ai pas oublié le jour de la S-te Nathalie et je me suis bien imaginé que vous étiez à vous amuser chez la C-sse P. Je vous prie de croire que j'étais aussi de la fête. Quand on connaît le lieu de la scène et les acteurs, est-il difficile de se transporter au milieu de la troupe pour être témoin de ses jeux, pour partager même ses plaisirs avec tout le charme de la réalité. Belle erreur ! Mais toujours n'est-ce qu'une erreur. Ce jour même, mardi, nous avions fait une 20-ne de verstes à cheval par un superbe clair de lune qui prêtait admirablement à ces sortes de rêve. Sans doute, je l'avoue, je suis un peu las de ses illusions et c'est bien réellement que je voudrais vous embrasser dans ce moment, mais j'ai l'espérance de vous revoir bientôt et c'est bien sérieusement que je vous parle, quand je vous dis que pour votre fête nous serons assis ensemble au banquet de la joie. En attendant. Adieu. Présentez mes respects à M-r D'Horrer et dites bien des choses de ma part à M-r Guerke, à Bayla et à Genischta. Je prends vraiment le plus vif intérêt à sa peine. Donnez-moi des détails sur le départ de M-r D'Horrer fils.

4. À sa sœur Sophie, [Novojivotinnoïé, 3–5 septembre 1824]

Ma chère Sophie.

Je vous écris assis sur une mesure de blé, cela ne m'empêchera cependant pas de vous faire, comme de coutume, le rapport de toute la semaine, qui comme toutes les précédentes a été (si l'on peut s'exprimer ainsi) un tissu de plaisirs et désagréments. Je ne vous réserve que les roses, les épines ne sont point encore de votre âge, d'ailleurs c'est souffrir deux fois d'un même mal que de le répéter à un autre, et je vous le dirai même franchement, je suis si grand amateur de la campagne que j'oublie bientôt tous les désagréments pour jouir tout à mon aise ; et ici il y a certainement de quoi. Toutes les fois que je traverse le Don je m'arrête au milieu du pont pour considérer ce beau fleuve que l'œil voudrait suivre jusqu'à son embouchure et qui s'écoule sans bruit, aussi paisiblement que le bonheur même. Avant-hier encore du haut de la rive j'admirais ce superbe tableau et la lune qui au milieu d'un ciel sans nuages semblait se plaire à voir répéter son image dans les flots. Oui, ma chère, je ne me le cache pas, tout cela peut être assez ridicule dans une lettre ; mais c'est bien poétique en nature. Mais pourquoi, direz-vous, ne me faites-vous pas ce récit dans une épître en vers ? il y aurait été bien mieux placé ! J'en conviens et je vous dirai même que jusqu'à présent je n'ai pas fait un seul vers, mais j'ai fait plus car j'ai eu mille pensées que je n'avais pas auparavant et que je pourrai mettre en vers quand j'aurai plus de temps pour les travailler. Mais rompons là-dessus. Des paysans et des paysannes qui se rassemblent autour de notre grange me rappellent que j'ai encore à vous parler des différentes fêtes que nous avons données à la campagne. Elles n'ont été brillantes que par la franche gaieté qui y régnait et qui animait toutes les figures. On y a chanté et dansé et tout le monde s'en est allé content.

Mardi nous avons passé presque toute la journée chez M-r Olénine et cela bien gaiement. Les dames vous prient de leur envoyer avec Андрей Филимонов [Andreï Filimonov] tout ce que vous pourrez d'airs de Genischta et de nouveaux quadrilles français. Adieu, ma chère, je suis très mal disposé aujourd'hui pour écrire, dites-le à M-r Goerke que je salue sans lui écrire. Apprenez-moi ce que vous faites et entre autres en musique ; je voudrais vous entendre d'ici. Je vous embrasse.

Votre frère et ami
Dmitri.

(En russe :) Les enfants de Stépanida se portent très bien. Pacha est avec nous comme second valet de chambre et nous accompagne dans les villages, où il régale les petits paysans.

Je remarque à présent que je vous ai écrit une lettre bien décousue ; mais ne m'en veuillez pas, je n'ai pas la tête à moi et nous n'avons pas eu un moment de repos depuis que nous sommes ici. Bien des choses aux Mestchersky, à M-r D'Horrer fils et à Genischta.

Nos respects à M-r D'Horrer père, s'il est avec vous.

5. À sa sœur Sophie, [Novojivotinnoïé, 3–8 septembre 1824]

Ma chère Sophie.

Je crois deviner par votre dernière lettre que vous êtes déjà un peu fatiguée de notre correspondance ; je n'en dirai pas autant. Je ne suis pas las de vous écrire mais très las de ne pouvoir vous parler sans plume et sans papier ; il est très embarassant de resserrer son esprit et ses paroles dans les bornes étroites de quatre pages quand on veut parler à une personne à laquelle on ne craint pas de trop dire et qui vous pardonnerait facilement un peu de prolixité ; belle raison, me direz-vous, prenez deux feuilles de papier au lieu d'une et vous voilà à votre aise. Non, ma chère, deux feuilles ne me suffiraient pas plus qu'une, si j'avais le temps de vous entretenir autant que je voudrais, mais il faut être raisonnable dans ce bas monde et donner plus de temps à ses affaires qu'à ses délassements et à ses plaisirs. C'est pour cela que les moments me sont précieux et qu'il faut vous contenter de cette petite lettre qui fera la clôture de toutes celles que je vous ai écrites de la campagne. Que vous y dirai-je d'intéressant ? Je voudrais que toutes les idées qui vous naîtront à la lecture de nos lettres se réunissent à vous former une belle image de Животинное [Jivotinnoïé]. Je voudrais vous représenter une nature plus riante et plus belle que celle que vous avez vue jusqu'à présent, je voudrais vous y faire tout admirer depuis le chêne jusqu'à la fleur des champs, depuis l'aigle jusqu'au papillon, mais comment animer ce beau tableau, quel sera l'idéal que nous placerons dans ce temple imposant ? Hélas, je ne suis pas poète dans ce moment. Je ne vois devant mes yeux que la triste figure de Натальи Яковлевны [Natalia Iakovlevna], et jamais figure ne fut plus déplacée dans un paysage comme celui de notre campagne. J'ai déjà éprouvé que notre mémoire ne s'attache jamais à un lieu, mais toujours à quelque personne ou à quelque événement ; fondé sur cette expérience je n'ose espérer que nous conservions un souvenir bien attrayant de notre séjour ici, je crois même que nous en garderons une idée bien confuse car jamais il n'y a eu un plus bizarre assemblage de plaisirs et de désagréments que celui qui caractérise tous les jours que nous avons passés à la campagne. À tous moments il y a quelque chose de nouveau sur le tapis et cependant je n'ai rien de nouveau à vous dire. Mais il est déjà tard. Il faut que je vous souhaite une bonne nuit. Adieu donc, je ne vous dirai pas que je voudrais être un oiseau pour voler vers vous, car si j'étais oiseau je ne pourrais pas vous dire que je vous aimerai toujours.

Votre frère et ami
Dmitri

6. À sa famille, [Torjok, jeudi 4 novembre 1826]

Jeudi à 11 heures du matin.

Nous voici à Торжок [Torjok], arrivés le plus heureusement du monde ; nous repartons dans le moment et espérons être mercredi à Pétersbourg. Je suis bien charmé de faire le voyage avec Vaucher, c'est bien le meilleur enfant du monde et je l'aime déjà de tout mon cœur. J'adresse ce petit paquet à Sophie ; elle se chargera de mes commissions. Les deux paires de souliers sous la lettre « a » sont destinées à la P-sse Zénéide. Remerciez-la bien vivement de ma part. Envoyez aussi deux paires de souliers aux Troubezkoy, les autres sont pour maman et Sophie. J'envoie la ceinture écarlate à Sophie D'Horrer, l'autre est de la part de Théodore pour ma Sophie. Je baise tendrement les mains à maman et embrasse Sophie de tout mon cœur. J'espère que cette lettre les trouvera en bonne santé.

D. V.

Mettez sur les souliers des Troubezkoy les initiales de leurs noms pour que j'aie l'air d'en avoir fait moi-même la répartition.

7. À sa sœur Sophie, [Saint-Pétersbourg, vers le 11 novembre 1826]

Jeudi

Je vous ai promis des détails, ma chère amie, et je pourrais déjà vous en donner quelques-uns.

J'ai vu la Néva, tous les magnifiques bâtiments qui la bordent, Pierre le Grand, l'église de Casan, en un mot tout ce qu'il y a de plus beau à Pétersbourg et cela par un très beau jour.

J'ai même vu l'intérieur du palais de la Tauride, la fameuse salle avec tous ses marbres.

Mais j'aime mieux laisser mûrir ou du moins croître ces impressions.

Je ne suis pas encore de cœur à Pétersbourg et les souvenirs de Moscou m'occupent beaucoup trop pour que je puisse contempler avec toute l'attention nécessaire et jouir franchement de ce que je vois. J'ai vu hier les Hitroff qui vous disent mille choses. J'ai aussi été chez le C-te Nesselrode qui m'a tenu pendant assez longtemps chez lui et m'a dit de revenir encore après m'être reposé quelques jours. J'ai passé plus d'une heure chez la P-sse Aline qui est toujours on ne peut plus aimable.

Ces détails vous suffiront pour le moment. Quand j'aurai fini mes premières courses, ce qui me tarde extrêmement, je mettrai plus d'ordre et de soin à vous écrire. Vous le savez, je n'aurai pas besoin alors de vos exhortations, il m'est plus facile de vous écrire une lettre longue qu'une lettre courte et je veux même ne vous écrire jamais le même jour qu'à maman, afin que vous ayez plus souvent de mes nouvelles. Jusqu'à présent je n'ai jamais pu trouver plus de 3 minutes pour vous parler de moi.

Présentez mes respects à toutes les dames Ocouloff, dites-leur que si elles m'oublient je prierai le ciel de leur faire perdre leurs jolies voix. Saluez les M., V... et tous ceux de mes amis que vous verrez. Dites à M-r D'Horrer (l'édition imprime « D'Honer ») et à Goerke que je leur écrirai incessamment. Mille choses à Sophie et mille baisers pour vous.

Je pense souvent à Genischta, dites-le-lui, en un mot je n'oublie personne. Dites à la P. Zénéide que j'attends avec impatience les copies des psaumes de Marcello. J'espère qu'elle m'en enverra quelques-uns avec Alexandre M. J'irai un de ces jours voir Vielhorski qui a déjà appris mon arrivée et m'a fait dire qu'il m'attendait. Parlez de moi à Alexis et donnez-moi surtout de ses nouvelles. Je lui écrirai une lettre détaillée un de ces jours.

8. À sa sœur Sophie, [Saint-Pétersbourg, jeudi 18 novembre 1826]

Jeudi

J'ai reçu votre lettre hier et comme vous voyez je ne tarde pas à y répondre. J'en suis assez content, cependant j'aurais désiré qu'elle fût encore plus détaillée. Quand vous me parlez de vos plaisirs, de vos occupations, il ne faut oublier aucune circonstance. Que jouez-vous avec Genischta ? Vous ne m'en dites rien. Que fait-on aux soirées de la P. Zénéide ? Chante-t-on ? danse-t-on ? Je veux savoir tout cela. Et c'est alors que vous aurez le droit d'exiger de moi les relations les plus exactes. D'ailleurs vous avez beau dire, vous avez toujours beaucoup plus de temps à mettre à vos lettres que moi. Jusqu'à présent je mène une vie de vagabond, ce qui ne me convient pas du tout, mais enfin j'espère que nous déménagerons lundi dans notre logement et alors je serai plus maître et même absolument maître de mes moments. Aujourd'hui je suis engagé à dîner chez M-r Батюшков [Batiouchkov], je n'ai pas encore fait la connaissance de ses filles, qu'on dit être très aimables et fort bonnes musiciennes. J'irai aussi voir les Koutaïsoff ce matin. Ensuite je retournerai chez le C-te Nesselrode, ne voulant pas profiter trop largement du temps de repos qu'il m'a donné. La soirée, je la passerai ou chez Kozloff, ou chez Delvick. Voilà mes projets pour toute la journée. Dès que je serai installé dans mon nouveau logement je vous enverrai les copies que vous désirez. Cependant, n'allez pas croire que ce n'est qu'à cette seule condition que la P-sse m'a donné son cahier. Cette condition n'existait pas quand le cahier était déjà chez moi et ce n'est que dans la suite que la P-sse m'en a parlé. Voilà une querelle d'Allemand, je ne vous la fais cependant pas pour me prévaloir de ma complaisance. Un de ces jours j'écrirai à maman. Je vous adresserai aussi ma lettre pour Alexis ; comme la poste de Voronège quitte Moscou le vendredi, je vous l'enverrai samedi afin que vous la receviez jeudi. Vous la ferez partir sans délai. Donnez-moi exactement de ses nouvelles. Je remercie maman de la lettre qu'elle m'a envoyée et lui baise les mains, les joues. J'écrirai à M-r D'Horrer, à M-r Goerke et à M-me ma tante. J'ai passé une soirée chez la P-sse Sophie Volkonsky, c'est une personne fort aimable malgré sa maladie. Je ne lui ai cependant trouvé ni le teint, ni la voix d'une personne qui garde le lit depuis si longtemps. On m'a dit ensuite qu'elle était un peu agitée. Elle m'a retenu chez elle jusqu'à 9 1/2 depuis 6 1/2 et pendant ces 2 heures nous n'avons cessé de causer avec la P. Aline pour ne pas la laisser parler.

Mes hommages à la P-sse Zénéide, je lui suis bien reconnaissant de son souvenir. Ne m'oubliez pas dans son salon et surtout près des dames Ocouloff. Dites à Alex. Mestchersky que les écoles vont être ouvertes et que dès qu'elles le seront, je lui en enverrai les règlements, qu'en attendant il n'oublie pas mes conseils. Par la première occasion envoyez-moi de la conserve de rose pour Vaucher. On n'en trouve pas à P-g et cela lui fait un bien infini. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Si vous voyez les Troubezkoy, présentez-leur mes respects et envoyez-moi les psaumes de Marcello par la P. Agrip. si elle vient ici bientôt ou par son frère. Tous deux s'en chargeront avec plaisir.

Personnes citées

  • Sophie — Sofia Vladimirovna Venevitinoff, sœur du poète, à qui sont adressées la plupart de ces lettres ; maman — leur mère, Anna Nikolaïevna ; Alexis — leur frère Alexeï.
  • M. et Mme d'Horrer, M. d'Horrer père et fils, Mlle Sophie, Sophie d'Horrer — les d'Horrer de Moscou, proches de la famille Venevitinoff : voir le chapitre En Russie.
  • Genischta — Joseph (Iossif) Genichta, compositeur et maître de musique à Moscou.
  • La princesse Zénéide — Zinaïda Volkonskaïa, dont le salon moscovite réunissait poètes et musiciens.
  • Le comte Nesselrode — Karl Nesselrode, ministre des Affaires étrangères, chef du poète à Pétersbourg.
  • Kozloff, Delvick, Vielhorski — le poète Ivan Kozlov, le poète Anton Delvig, le mécène et musicien Mikhaïl Vielgorski.